“Mèmes” et humour : les armes de l’Internet chinois.

En Chine où les médias officiels tiennent d’une main de fer la bride de l’information, l’Internet et les réseaux sociaux sont aujourd’hui devenus le champ d’une vaste bataille pour débattre et imaginer la société chinoise de demain. Ici tout le monde joue à jeu fermé : censeurs et internautes se livrent à un chassé-croisé où chacun prend bien garde de ne pas se laisser découvrir. Peut-être alors les véritables héros de cette guerre de l’information sont à chercher dans quelques stupides photos de crabes et de lamas qui ont faire le tour de la Toile plus d’une fois. Les mèmes, petits êtres d’apparence inoffensive, se propagent en ligne à grande vitesse portant en eux toute la subversion d’internautes aspirant à plus de liberté pour leur peuple.

Avant de le connaître, je m’imaginais l’Internet chinois comme une vaste place déserte encerclé par des barbelés où seules circulent des photos du président en voyage. Et pour cause, l’ombre de la censure pèse lourdement sur la Toile chinoise. Le Great Firewall, un système de surveillance géant interdit l’accès à tout site jugé infréquentable par le gouvernement de Pékin. Le plus grand projet d'ingénierie jamais mis au service de la propagande filtre chaque mot-clé parvenant sur la Toile. Pourtant en regardant de plus près, on se rend vite compte que cette Grande Muraille prend l’eau de toutes parts et que les innombrables recoins de la Toile chinoise regorgent d’étranges habitants, aussi variés qu'intéressant.

La mémoire d’un pays, d’un peuple ou d’un groupe se compose d’un amas de bribes entendues, vues et vécues ensemble. Derrière chaque culture se cache d’innombrable instants et objets, devenus coutumiers au travers des âges. Ces petits êtres sociaux qui voyagent à travers le temps pour former notre mémoire commune, sont communément appellés des mèmes. Longtemps légendes ancestrales, les mèmes d’aujourd’hui sont résolument modernes et se baladent sur la Toile sous forme de truquages photos et autres spots vidéos semi-ratés. Ces blagues douteuses pour ados attardés portent pourtant un pouvoir fédérateur unique. Ils créent en se propageant un élément commun entre des personnes inconnues, dépassant les frontières et les barrières traditionnelles.

Dans un pays comme la Chine où toute tentative directe de subversion aboutit à la suppression de la page dans les heures qui suivent, les internautes chinois ont donc choisi l’humour pour permettre à leurs idées de se frayer un espace. Revêtant leurs masques de chat, ils sont des millions à être devenus spécialistes dans la publication de jeux de mots, chansonnettes débiles et petites vidéos d’animaux, comme autant de couperets cinglants, conçus sur mesure pour tailler des costards aux officiels trop pompeux de Pékin.

Début 2010, alors que pleuvaient les longs discours pieux du Parti sur l’harmonie de la nouvelle société (en chinois hexie), on a vu apparaître en ligne des essaims de crabes de rivière (se prononçant également hexie) couverts de chaînes en or criant : “Vive l’harmonie” au volant de leur limousine. Devenus aujourd’hui une image vivante de la corruption des hauts dignitaires du Parti, on croise régulièrement dans les commentaires d’un article officiel un petit crabe de rivière, comme un petit rappel posté par un lecteur.

Dans l’immensité de la Toile Chinoise, une simple blague Photoshop peut rapidement se transformer en un "meme" et il n’est pas rare qu’une simple vidéo reçoivent plusieurs millions de commentaires en quelques heures. Si ces buzz peuvent d’abord sembler dérisoires, ils offrent néanmoins des occasions inédites d’échanges, de partages et de discussions dans l’espace clos des médias traditionnels chinois. Comme le dit l'artiste et chercheuse américaine An Xiao Mina, “les mèmes sont un peu comme le street art de l’Internet en Chine”. Comme un bon vieux tag “Ras-le-bol” posé sur le Grand Mur qui sépare encore la Toile chinoise du reste du monde.

2012

pour SFR PLAYER

This text was originally published in SFR mag.

Une question? Un commentaire?

N'hésitez pas à m'écrire directement bonjour@clementrenaud.com ou sur Twitter.