Clément Renaud

Biographie d'un panneau solaire

Toits solaires à Freiamt, Bade-Wurtemberg, 2005 Toitures solaires à Freiamt, Baden-Württemberg, 2005. Photo : Paul Gipe, CC BY-SA 4.0.

Il y a quelques mois, j'ai installé un panneau solaire sur le terrain de mon père. Le geste est devenu banal : commander l'objet sur internet, le recevoir dans un grand carton, le visser à un cadre, tirer deux câbles. Une heure de travail, et je recevais du courant.

En posant la main sur le verre du panneau, j'ai eu l'impression de pousser une porte qui menait plus loin, là où il avait été fondu puis assemblé. Après des années passées en Chine à étudier le monde industriel, j'imaginais en regardant le panneau sa biographie, faite de sable et de subventions, de doctorants chinois et de lacs couverts d'algues, de marchés allemands effondrés et de prairies tibétaines couvertes de silicium. C'est cette histoire que j'aimerais raconter ici.

Anatomie d'un objet ordinaire

Un panneau solaire, dans sa version la plus courante, est un sandwich de verre, de plastique et de silicium. Cinq étapes le séparent du sable : le silicium est purifié à 99,9999 % (qualité "6N", soit six neufs, la norme du solar grade), fondu en lingots, tranché en wafers d'une centaine de microns d'épaisseur (l'équivalent de deux cheveux), dopé pour créer la jonction P-N qui rendra l'effet photovoltaïque possible, soudé en cellules, puis laminé sous une couche de verre trempé. Le panneau est prêt à recevoir des photons.

Le silicium n'est pas rare — c'est l'élément le plus abondant de la croûte terrestre après l'oxygène. Mais sa purification est une industrie lourde, énergivore, consommatrice de chlore et de produits dérivés. Le silicium solar grade sort presque entièrement d'une poignée de provinces du nord-ouest de la Chine, notamment du Xinjiang, où l'électricité au charbon est restée bon marché et où la main-d'œuvre est, pour des raisons devenues impossibles à ignorer, particulièrement contrainte1.

Ligne de production de cellules photovoltaïques Ligne de production photovoltaïque. NREL / US Department of Energy, domaine public.

Cette première étape constitue la majorité du travail. Une fois le wafer obtenu, le reste — la cellule, la lamination, le cadre — peut se faire à peu près partout. Mais comme l'a noté l'OCDE2, la Chine détient à chaque étape de la chaîne une part écrasante : ~85 % du polysilicium mondial, ~97 % des wafers, ~85 % des cellules, ~75 % des modules finis (BloombergNEF, 2024). À elle seule, la province du Xinjiang produit autour de 45 % du polysilicium mondial. La carte du solaire mondial s’organise majoritairement autour de quelques zones industrielles entre Wuxi, Hefei, Xining et Ürümqi.

Comment cette carte s'est-elle dessinée ? Ni par un grand plan central, ni par une main invisible. Pour le comprendre, il faut retourner en Europe, à l'aube des années 2000.

Le déclic allemand

Pendant un demi-siècle, le photovoltaïque est resté un objet d'astronautique — découvert par Becquerel en 1839, industrialisé aux Bell Labs en 1954 pour les satellites de la guerre froide, trop cher pour autre chose. Dans les années 80, la Chine entre dans la course et utilise les cellules photovoltaïques pour ses satellites Dongfang Hong.

En 2000, le Bundestag adopte une loi appellér Erneuerbare-Energien-Gesetz, ou EEG. Le mécanisme est simple : tout particulier ou toute entreprise qui produit de l'électricité solaire et l'injecte sur le réseau se voit garantir un tarif de rachat fixe sur vingt ans (~0,506 €/kWh puis 0,57 €/kWh des 2004). Le surcoût est socialisé sur la facture d'électricité. C'est le premier "feed-in tariff" généreux à l'échelle d'une grande économie industrielle.

Personne, à l'époque, ne se rend tout à fait compte des effet à venir. Les Allemands y voit une politique industrielle classique pour amorcer leur propre filière. Ce qui se produit est tout autre. Le tarif allemand crée d'un coup, à l'autre bout du monde, un marché de plusieurs gigawatts par an, payé en euros, sans aucune contrainte d'origine. Quiconque sait fabriquer un panneau peut s'y précipiter.

Une foule de petits acteurs se lancent en Chine pour adresser cette nouvelle demande. L'Espagne suit en 2007, puis l'Italie avec des tarifs encore plus généreux. Pendant huit ans, l'Europe paie les factures et la Chine fabrique. Cette asymétrie est rarement nommée pour ce qu'elle est : un transfert de richesse industrielle, à grande échelle, structuré par une politique publique européenne qui n'avait pas anticipé que ses propres usines ne suivraient pas. En 2012, l'industrie photovoltaïque allemande, qui avait été pionnière, est presque entièrement morte. Q-Cells fait faillite. Solarworld vacille. Le subside reste, mais il ne nourrit plus que des usines à Wuxi.

Wuxi et Baoding, ou la naissance d'une industrie

L'industrie solaire chinoise ne naît pas dans un ministère à Pékin mais dans deux villes moyennes — Wuxi (Jiangsu) et Baoding (Hebei). Indépendamment l'une de l'autre, elles parient sur le solaire, pas pour l’énergie mais plutôt pour créer des emplois high-tech, du PIB, et sortir d'une crise locale.

Au début des années 2000, un doctorant chinois nommé Shi Zhengrong (施正荣) finit sa thèse à l'Université de Nouvelle-Galles-du-Sud (UNSW), à Sydney, dans le laboratoire de Martin Green — l'un des pionniers ayant porté à maturité, au cours des années 1980-90, les techniques de cellule au silicium qui dominent encore aujourd'hui. Shi rentre en Chine avec une idée : produire des panneaux en Chine, avec la technologie australienne, pour le marché européen. Il essuie plusieurs refus auprès de gouvernements locaux dans diverses provinces3. C'est Wuxi, ville moyenne du Jiangsu déjà fortement industrialisée — textile, chimie, électronique — mais sans vocation high-tech particulière, qui finit par accepter.

Wuxi ne subventionne pas Suntech (尚德). La ville monte un consortium de sept entreprises locales liées à la municipalité, qui mettent six millions de dollars en equity pour 75 % du capital. Shi apporte sa technologie et 400 000 dollars pour les 25 % restants3. La ville prend une participation, donc le risque. Le travail commence en 2001. En 2002, la première ligne de 10 MW est en service. En mai 2005, juste avant l'IPO, les firmes publiques cèdent leurs parts à des investisseurs privés (Goldman Sachs, Actis Capital) récupérant plus de dix fois leur mise4. En décembre 2005, Suntech entre à la Bourse de New York — l'une des premières IPO d'une entreprise privée chinoise au NYSE. Shi devient brièvement, en 2006, l'homme le plus riche de Chine.

À 1 200 km de là, Baoding suit une logique différente. Usines de briques, tofu, brasseries: sa zone high-tech ne décolle pas et est classée dans les 10 pires du pays en 2000. Sous la menace d'un déclassement, la municipalité conseillée par un groupe d’experts locaux (Hi-Tech Administrative Committee, HTAC) se lance dès 2001-2002 dans les énergies propres. La municipalité elle-même est plutôt hostile, préférerant soutenir des entreprises d'État dans des secteurs traditionnels mais l’insistance du comité technique HTAC l’emporte. Un ancien militaire Miao Liansheng (苗连生), ex-entrepreneur dans les cosmétiques sans aucune formation scientifique est nommé à la tête de l’entreprise qui deviendra Yingli Solar, un des géants du secteur encore aujourd’hui.

Dans les deux cas, les villes agissent avant le gouvernement central, avec des outils génériques de capital-risque municipal — prises de participation, garanties bancaires, terrains, programmes de retour de talents, etc.

Le succès fulgurant de Suntech est admiré et commenté abondamment dans le reste de la Chine. Soudain, fonder une entreprise photovoltaïque privée devient une opportunité alléchante. Cent villes répliquent la formule et l’industrie solaire connaît un essor fulgurant. Loin d'un grand plan central4,5, c'est une compétition féroce entre municipalités qui se déroule, chacune voulant son champion local. À Pékin, le pouvoir central laisse faire, observe, et parfois récompense.

Le lac Taihu et l'invention d'une civilisation écologique

Floraison massive de cyanobactéries sur le lac Taihu vue depuis le satellite Sentinel-2 Lac Taihu, image Sentinel-2 / Copernicus. ESA, CC BY-SA 3.0 IGO.

En mai 2007, le lac Taihu qui borde Wuxi et donne à Suntech son adresse postale devient vert. Une floraison massive de cyanobactéries rend l'eau du robinet impropre à la consommation pour environ deux millions de personnes pendant une semaine. Les causes sont multiples et accumulées sur des décennies : ruissellement agricole (azote et phosphore des engrais), eaux usées domestiques, industrie textile et de teinture, papeteries, aquaculture intensive. Le solaire, qui n'arrive que dans les années 2000, n'est pas dans le peloton de tête des pollueurs.

Le scandale est national. Wen Jiabao, alors Premier ministre, parle d'une "alarme rouge". Wuxi ferme dans la foulée des centaines d'usines polluantes6. La municipalité utilise la crise environnementale pour légitimer a posteriori son pari industriel sur le solaire. Cette industrie en plein essor devient un récit de rédemption (et une couverture politique) face à une pollution toujours grandissante.

Quelques mois plus tard, en octobre 2007, le 17ᵉ congrès du Parti communiste introduit une nouvelle notion dans les textes officiels : 生态文明 — "civilisation écologique". L'expression est vague mais articule deux choses : que la croissance ne peut plus se faire au détriment de l'environnement, et que la Chine doit proposer un modèle propre. En 2018, le concept entre dans la Constitution. En 2020, Xi Jinping annonce l'objectif de neutralité carbone avant 2060.

Les algues du lac Taihu n’ont pas suscité l’idée de civilisation écologique. Sa genèse intellectuelle remonte plus loin, aux travaux de Pan Yue dans les années 1990. Mais l'épisode du Taihu a légitimé ce récit urgent, justifiant à son tour l'expansion accélérée du solaire devenu l'image industrielle la plus présentable à laquelle accrocher la nouvelle doctrine.

Sur ce point, le travail de Marinelli sur la "Chine belle" comme discours politique7, ou celui de Huang sur la résonance entre discours d'État et dynamique socioculturelle8, sont éclairants. La civilisation écologique n'est ni un greenwashing pur, ni une politique sincère au sens occidental. C'est un cadre narratif qui permet à l'État de faire converger des objectifs très différents — modernisation industrielle, légitimité du Parti, projection internationale — sous un même drapeau.

Le boom, le crash, et la consolidation

De 2005 à 2013, la trajectoire ressemble à toutes les bulles industrielles : ascension verticale, accident, retombée brutale. Suntech, Yingli, Trina, JA Solar et d'autres entrent en bourse coup sur coup. Dès 2007, la Chine pèse 27 % de la production mondiale. Yingli, l'enfant de Baoding, sponsorise la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Ses panneaux ornent le bord des terrains, visibles à la télévision dans le monde entier. C'est l'apogée.

Puis 2008 arrive, avec la faillite de Lehman Brothers et la crise financière mondiale. L'Allemagne et l'Espagne, à court d'argent, rabotent leurs tarifs de rachat d’énergie. Le marché européen se contracte de moitié. Le polysilicium, qui culminait à plus de 400 $/kg au printemps 2008, plonge à 55 $/kg dès la mi-2009 et passera sous les 35 $/kg fin 20119. Mais en Chine, les usines tournent à plein régime et leurs lignes de production ne s'arrêtent pas du jour au lendemain.

Pékin, qui a annoncé un gigantesque stimuli pour faire face à la crise, intervient massivement pour sauver l’industrie photovoltaïque. La Loi de 2005 sur les énergies renouvelables ne disait rien de spécifique sur le solaire. En 2009, le Golden Sun Programme (金太阳工程) prend en charge jusqu'à 50 % du coût d'installation pour créer un marché intérieur. En 2010, la China Development Bank prête 43 milliards de dollars à quinze entreprises solaires stratégiques10.

La logique est défensive : l'Europe n'achètant plus, la Chine doit installer elle-même et récapitaliser les usines pour qu’elles survivent . La production passe de moins de 100 tonnes par an avant 2006 à environ 30 000 tonnes en 2010, puis près de 90 000 vers 2012.

Cela suffit à éviter l'effondrement, mais ne règle pas le problème de fond de la surproduction. L'industrie photovoltaïque chinoise a une capacité installée trois fois supérieure à la demande mondiale. À partir de 2012, les faillites s'enchaînent. Suntech elle-même, la pionnière, vacille suite à un scandale et dépose le bilan en mars 2013. Plusieurs études — celle de Yu et al. dans Energy Economics11, plus récemment celle de Zhang et al.12 — ont mesuré le capacity utilization rate du solaire chinois (taux d'utilisation des capacités industrielles). Yu et al., sur la période 2008-2016, trouvent un creux à 27 % en 2016 : trois usines sur quatre tournent à vide.

Le secteur, en pleine crise, se consolide autour de peu d’acteurs qui se partagent le marché, un peu à la manière d’un OPEC. Les firmes cotées rachètent les firmes en faillite, les groupes d'État reprennent les plus fragiles. Quelques noms — Longi, JinkoSolar, JA Solar, Trina — finissent par dominer. Mais la surcapacité, elle, ne disparaît pas et est devenue structurelle.

Que faire de tous ces panneaux ?

Quand votre industrie produit chaque année trois fois plus que ce que le monde peut acheter, deux options s'offrent. La première, baisser la production, est politiquement risquée : elle signifie fermer des usines, licencier, abîmer des villes entières dont l'économie repose sur ces sites. La seconde consiste à augmenter la demande.

Vue satellite du parc solaire de Longyangxia, Qinghai Parc solaire de Longyangxia, Qinghai. NASA / USGS Landsat, 2017, domaine public.

Vous avez sûrement vu ces images : des plaines entières du Qinghai ou de Mongolie-Intérieure tapissées de bleu jusqu'à l'horizon, des centrales solaires de la taille de villes entières, photographiées depuis un drone ou un satellite. Elles circulent comme l'icône d'un futur réussi où la Chine rattrape, dépasse, et s'engage dans la transition énergétique. Ce qu'elles ne disent pas, c’est qu’elles existent comme débouchés d’une industrie en sur-régime. Il faut bien faire quelque chose de tous ces panneaux. Le parc de Talatan, dans le Qinghai, atteint 16 GW en 2024 — soit l'équivalent d'environ quinze tranches nucléaires de production de pointe. Sur le plateau tibétain, à 3 000 mètres d'altitude, des champs bleus s'étendent jusqu'à l'horizon.

Dès 2017, l'agrivoltaïque prend également de l’ampleur. La vision initiale est plutôt distribuée et veut permettre aux agriculteurs de construire des systèmes énergétiques avec des panneaux au-dessus de leurs cultures. Rapidement, les énergéticiens et les gouvernements locaux s'en saisissent et se lancent dans des mega-projets. En quelques années, 91 % des projets font plus de 10 MW (aux États-Unis, à titre de comparaison, 67 % font moins de 5 MW)13. Des terres sont accaparées, des paysans déplacés, des méga-parcs construits sous étiquette agricole. La sécurité alimentaire est une ligne rouge politique en Chine et l’agriculture le premier pilier du pays depuis Mao. En 2023, Pékin fait machine arrière et bannit l'agrivoltaïque sur les terres cultivables.

Fin 2026, la Chine a installé plus de 1100 GW de capacité photovoltaïque sur son sol — environ la moitié de la capacité mondiale. C'est davantage, à elle seule, que la totalité du parc électrique chinois en 2010. Et pourtant, les usines continuent de produire plus que le pays ne peut absorber.

L'improvisation dirigée

Le commentaire occidental sur la Chine industrielle oscille entre deux récits opposés (et également faux). D'un côté, le grand plan central avec un Parti qui dominer et dirige. De l'autre, le capitalisme sauvage avec des entrepreneurs géniaux et des gouvernements locaux opportunistes qui se lancent à corps perdus dans le développement industriel.

L'image juste, je crois, est plus nuancée. La chercheuse Yuen Yuen Ang propose dans son livre How China Escaped the Poverty Trap14 le concept d'improvisation dirigée (directed improvisation). Le centre fixe des objectifs et des cadres plutôt vagues, souvent sous forme de slogans, mais laisse aux échelons locaux une marge énorme pour expérimenter. A plus forte raison, les slogans et discours politiques émergent souvent a posteriori pour cadrer ce qui se passe sur le terrain. Quand une expérience locale fonctionne, Pékin l'amplifie. Quand elle échoue, le gouvernement central absorbe les pertes ou réoriente. C’est un système qui apprend, mais c'est aussi un système qui n'a pas de frein parce qu'aucun acteur n'est en position d'arrêter une dynamique enclenchée à des milliers de kilomètres.

Jonas Nahm5 a documenté plus précisément la division du travail qui en résulte dans le solaire. Le pouvoir central distribue des bourses de R&D, finance des laboratoires de prestige, parle d'innovation autonome (自主创新). Les villes, elles, financent les usines. Et c'est dans les usines que se joue en réalité le rapport de force compétitif. Chez Trina Solar, à Changzhou - l'un des rares "champions" qui a survécu à la consolidation des années 2010 — Nahm comptait 79 ingénieurs sur le développement technologique et 346 sur les aspects production manufacturing. L'avantage compétitif chinois ne vient pas des labos centraux ou des grands plans. Il vient du savoir-faire industriel patiemment accumulé dans les ateliers municipaux. Les firmes ont exploité la division du travail : R&D pour le prestige, fabrication pour les marges.

Yu et al.11 ont montré que plus l'État subventionne, plus la surcapacité s'amplifie. Chaque point d'intensité supplémentaire dans les politiques de soutien au solaire fait baisser le taux d'utilisation d'environ 0,45 point. Plus l'État pousse, moins l'industrie tourne à plein régime. Zhang et al.12 ont étudié l'inverse : que se passe-t-il après le retrait des subventions ? Ils estiment à sept ans la latence avant que la capacité installée commence à se contracter. Le système, avec une inertie colossale, devrait persister dans sa surcapacité actuelle jusque vers 2030.

Autrement dit, la machine industrielle chinoise est très efficace pour faire baisser les prix. Un panneau qui valait 4 €/W en 2008 en vaut 0,10 €/W en 2026. Ce faisant elle rend possible la transition énergétique mondiale. Mais cette machine ne sait pas s'arrêter. Pour vendre ses panneaux, elle doit les vendre, partout, tout le temps, à n'importe quel prix.

反内卷, ou la fatigue d'un modèle

Le 12 mars 2026, le 15ᵉ plan quinquennal (2026-2030) a été adopté par l'Assemblée populaire de Chine. Il fixe des objectifs énergétiques massifs avec plus de 200 GW de solaire et d'éolien installés par an, 25 % d'énergie non-fossile en 2030, une baisse de 17 % de l'intensité carbone sur cinq ans. Pour la première fois, il reconnaît officiellement le problème de la surcapacité (产能过剩) comme un sujet stratégique, dans le solaire, l'acier, le ciment, l'automobile électrique. Le discours pour la combattre s'organise autour d'un mot d'ordre : 反内卷, fan neijuan, "anti-involution". Amusant, quand on sait le terme Neijuan à gagner sa popularité sur les réseaux sociaux chinois pour désigner la compétition vide de sens, l'effort qui s'épuise sur lui-même, le travail acharné qui ne produit rien, notamment chez les jeunes suite aux confinements du Covid. La récupération de ce mot par Pékin suit bien cette idée d’une improvisation supervisée, où même les concepts politiques surgissent comme des mèmes avant d’être ingérés et recadrés.

Concrètement, l'État chinois propose plusieurs leviers pour endiguer la surcapacité : contrôle administratif (interdiction de toute nouvelle usine au-delà d'un certain seuil), encouragement des fusions-acquisitions, sanctions contre les ventes à perte, application plus stricte du droit de la propriété intellectuelle pour limiter la prolifération de copies. Le tout avec une efficacité incertaine, parce que les gouvernements provinciaux qui tirent leurs revenus de l'activité industrielle ont peu d’intérêt à fermer leurs usines.

Au moment où j'écris, en mai 2026, un autre choc traverse le monde : la guerre en Iran a relancé la tension sur les routes pétrolières du Golfe. Qui plus est, la Chine a supprimé au 1ᵉʳ avril son rabais de TVA à l'export sur les modules photovoltaïques. Face à ces deux événements concomitants, les acheteurs étrangers se sont précipités pour passer commande. Résultat, 68 GW exportés sur le seul mois de mars 2026 selon Ember, soit l'équivalent de toute la capacité solaire opérationnelle de l'Espagne, en quatre semaines15. Ces flux se dirigent vers le Sud : Nigeria +519 %, Inde +141 %, Éthiopie +391 %, Kenya +207 % par rapport à février. Une partie des analystes parlent d'une "ruée sur le solaire".

La mort lente

Reste une partie de la biographie rarement racontée. Un panneau solaire vit, vieillit et meurt.

La durée de vie nominale d'un module est d'environ 27 ans. Au-delà, son rendement décroît, ses cellules se microfissurent, son verre s'abîme, le delaminage rend les jonctions précaires. À ce stade, deux scénarios : remplacer ou réparer. La réparation est techniquement possible mais économiquement peu viable aujourd’hui. Le coût d'extraction d'un module au-dessus d'une toiture, son transport, son démontage en usine pour récupérer le silicium et les métaux conducteurs (argent, cuivre, aluminium) reste prohibitif tant que des panneaux neufs s'achètent à 0,10 €/W.

Un travail récent de Le Bihan, Lapi et Halloy16 montre bien comment penser le déploiement solaire nécessite de considérer les cycles complets de vie des panneaux et cellules. Là où la plupart des études s'arrêtent à 2050, eux poussent les projections jusqu'en 2100 et montre qu’à terme, ce n'est plus un déploiement qu'il faut financer, c'est une maintenance perpétuelle du parc. Pour atteindre l'objectif de 22 TW installés en 2050 (le scénario IEA Net Zero), avec des panneaux qui durent 27 ans, il faut produire environ 800 GW par an, pour toujours, juste pour remplacer la partie qui meurt en fin de cycle. Si la durée de vie réelle est plus courte que la durée nominale, ce que les retours de terrain commencent à indiquer, le besoin annuel pourrait monter jusqu’à 1,5 TW. Soit l'équivalent, chaque année, de toute la capacité solaire installée sur Terre fin 2024.

Les conséquences matérielles dépassent l'imagination. Selon leurs scénarios business as usual, le photovoltaïque seul absorberait, en 2080, plus de 50 % de la production primaire mondiale de cuivre. L'aluminium suit autour de 2085, à environ 50 %. L'argent, plus rare, atteint 40 % vers 2100. Ces chiffres sont invisibles dans les études qui s'arrêtent à mi-siècle, parce que le pic matériel ne vient pas du déploiement initial mais de la vague de remplacement qui le suit, vingt-sept ans plus tard. Pour entretenir le parc qui se déploie aujourd'hui, il faudra mobiliser, dans deux générations, des flux miniers comparables à toute la production contemporaine.

Et la fin de vie ? L'IRENA estime que d'ici 2050, plus de 78 millions de tonnes de déchets de panneaux solaires devront être traités17. C'est, à peu près, l'équivalent d'une année et demie de la production mondiale actuelle de déchets électroniques (62 Mt en 2022, selon le Global E-waste Monitor) sauf que ce gisement-là arrivera d'un seul coup, à partir des années 2040. Les filières de recyclage existent en Europe mais traitent aujourd'hui une fraction infime du gisement. La majorité des panneaux en fin de vie sont, dans les faits, mis en décharge ou exportés vers d’autres pays pour un tri sommaire.

Cette dette matérielle est la part de la biographie qui m'a le plus saisi en préparant cet article. Chaque panneau posé en 2026 contracte un engagement pour 2050 : remplacement, réparation, recyclage. Si la chaîne de valeur ne se construit pas en parallèle de la chaîne d'installation, une crise s'annonce. Elle sera moins spectaculaire que celle des centrales nucléaires en fin de vie, mais d'une masse comparable.

Ce modèle n'est pas (seulement) chinois

Cette dette n'est pas une exclusivité chinoise et est propre au modèle de production lui-même.

Le solaire photovoltaïque est, historiquement, l'un des secteurs les plus subventionnés du monde. L'OCDE estime que, sur la période 2005-2022, plus de 600 milliards de dollars de soutien public direct ou indirect ont été déversés dans la chaîne de valeur — chinoise, mais aussi américaine, japonaise, allemande, espagnole, italienne.

Depuis 2023, deux nouveaux dispositifs gigantesques rejouent cette logique. Aux États-Unis, l'Inflation Reduction Act (IRA) mobilise environ 369 milliards de dollars sur dix ans pour les énergies propres, dont plusieurs dizaines de milliards de crédits d'impôt à la production (45X) qui ciblent spécifiquement la relocalisation d'une chaîne photovoltaïque domestique. En Europe, le Green Deal Industrial Plan, complété par le Net-Zero Industry Act, fixe un objectif de 40 % de production locale d'ici 2030. Les usines redémarrent en Géorgie, en Saxe, en Pologne. Les premiers panneaux "Made in EU" sont déjà sur les marchés en 2026. Mais ces nouvelles usines assemblent surtout des cellules importées : le polysilicium et les wafers, où se concentre l'essentiel du capital, du savoir-faire et des marges, restent fabriqués en Chine.

Le problème, c'est que le cas chinois nous donne une idée possible de la suite à venir. Quand vous subventionnez la fabrication d'un produit qui se vend déjà en surcapacité ailleurs, vous créez non pas une concurrence mais une redondance. Le cycle surcapacité → faillites → consolidation, observé en Chine entre 2008 et 2014, a toutes les chances de se rejouer à l'échelle européenne et américaine entre 2027 et 2032. Mais cette fois, sans les marges, sans la base industrielle, et peut-être sans la patience et l’intégration politique chinoise. L'Europe risque de construire des usines qui fermeront dans cinq ans, en accusant la Chine de dumping.

À Paris ou à Bruxelles, le discours sur la "souveraineté industrielle" se déploie comme s'il s'agissait d'un continent neuf. En réalité, l'Europe s'apprête à refaire, vingt ans plus tard, ce que l'Allemagne a fait en 2000 — et il faudrait regarder honnêtement ce que cela a produit.

Le geste, à nouveau

Je reviens au panneau sur mon terrain. La célébration de l'énergie solaire comme un commun, un outil d'émancipation, et une voie de sortie de la dépendance fossile contraste avec la réalité de la surcapacité industrielle chinoise et la dette matérielle qui se profile à l’horizon 2080.

Lorsque l’on met en place des panneaux solaires, comme je l’ai fait récemment, on ne produit pas seulement une réalité locale. Chaque panneau existe comme une manifestation d'un système industriel mondial, avec son histoire, ses conflits, ses angles morts, et un avenir incertain. Ainsi, l'appropriation locale d'une telle technologie dans différents projets communs et politiques n'a de sens que si elle inclut une appropriation de cette histoire globale.

A priori, l'industrie devrait rester presque entièrement chinoise dans la décennie qui vient. Croire que l'Europe pourra s'en passer me semble relever de la fiction politique. Quand l'IRA et le Green Deal commenceront à produire leurs effets et leurs faillites, il faudra avoir lu et compris ce qui s'est passé en Chine pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. La vraie question, alors, sera moins de savoir si l’Europe sait "rattraper" la Chine, que de savoir si l’Union européenne, avec son architecture institutionnelle, est capable elle aussi d’improvisation dirigée.

Mon panneau devrait faire son office tranquillement pendant vingt-sept ans. Mais je sais désormais qu'il a derrière lui une longue histoire depuis le sable de l’Ouest chinois jusqu’au porte conteneurs qui l’ont amené, et devant lui un horizon de matières et de déchets que nous commençons seulement à formuler.


Slides du talk — élargi à partir de la conférence donnée à Rayon-S, Académie du Climat, Paris, 25 avril 2026, à l'invitation de Disnovation.org.

1

Sheffield Hallam University, In Broad Daylight: Uyghur Forced Labour and Global Solar Supply Chains, 2021. Depuis l’Uyghur Forced Labor Prevention Act de 2022, l’essentiel de l’action commerciale américaine sur le solaire s’appuie sur la situation au Xinjiang. Le débat européen commence, plus lentement, à suivre.

2

OCDE, Government Support in the Solar and Wind Value Chains, Trade Policy Paper n°288, janvier 2025.

4

Matthew Hopkins & Yin Li, "The Rise of the Chinese Solar PV Industry", in China as an Innovation Nation, OUP, 2015. Pour les multiples de sortie des investisseurs publics de Suntech au moment du buyout pré-IPO de mai 2005, voir aussi Andrew Batson, "The first IPO" (2006), et Paulson Institute (note suivante).

3

Damien Ma & James Harter, A Chinese Solar Company's Fleeting Run in the Arizona Sun, Paulson Papers on Investment, septembre 2014. Détaille la chronologie de la fondation de Suntech, le montage capitalistique 75/25, et la sortie pré-IPO des firmes publiques.

6

Elizabeth Economy, The River Runs Black: The Environmental Challenge to China's Future, Cornell University Press, 2010 (2ᵉ éd.). Sur l'épisode du Taihu et la fermeture massive d'usines à Wuxi.

9

Bernreuter Research, "Polysilicon price trend". Le polysilicium spot culmine à environ 475 $/kg en avril 2008 et chute de 88 % en 15 mois.

10

Brookings, "Inside China, Inc: China Development Bank's Cross-Border Energy Deals" (2014) ; Kong & Gallagher, China's Global Power Database, Boston University GDP, 2020. La CDB engage en 2010 environ 43,2 milliards de dollars de lignes de crédit auprès d'une quinzaine de fabricants solaires.

15

Ember, "Chinese solar exports double in a month to hit record high amid energy crisis", avril 2026. Voir aussi Climate Home News (avril 2026) et PV Tech.

5

Jonas Nahm, "Exploiting the Implementation Gap", The China Quarterly 231 (2017) : 705-727.

18

Jean-François Billeter, Chine trois fois muette, Allia, 2002 (rééd. 2006).

7

Maurizio Marinelli, "How to Build a 'Beautiful China' in the Anthropocene", 2018.

8

Ping Huang, "China's imaginary of ecological civilization", Energy Research & Social Science, 2021.

11

Shiwei Yu, Tao Lu, Xiao Hu, Lancui Liu & Yi-Ming Wei, "Determinants of overcapacity in China's renewable energy industry", Energy Economics 97 (2021) : 105056.

12

Qing Zhang, Jingyu Zhao & Dequn Zhou, "Can the cancellation of government subsidies alleviate overcapacity in the PV module industry?", Environment, Development and Sustainability 26(3), 2024 : 6419-6441.

13

Zhanping Hu, "Politics over photovoltaics: agrivoltaics in China", Sustainability Science 20(4), 2025 : 1313-1328.

14

Yuen Yuen Ang, How China Escaped the Poverty Trap, Cornell University Press, 2016 — pour le concept d'improvisation dirigée, indispensable. Voir aussi Xiaoyan Zhang & Steven White, Research Policy 45(3), 2016, sur Suntech et les entrepreneurs revenants.

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Suivi régulier dans Ember, Carbon Brief, PV Magazine, EnergyTrend, Climate Home News, Sightline Climate, CREA.

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